Retour aux racines

Vendredi 18 novembre
Ce soir, avant de m'endormir, Charles Berling me lit une histoire. Ou plutôt un extrait. Tiré du livre de Mathieu Belezi Les Vieux Fous. L'Algérie coloniale comme si on y était.

Il sort de l'ombre avec simplicité, barbe drue aux joues, demi-lunes sur le nez. Il s'assied devant une petite table, livre à la main, éclairé par une simple lampe de chevet. Dans le public, une soixantaine de personnes  écoutent Charles Berling, devenu pour quelques minutes la voix d'Albert Vandel. Et ce Vandel nous parle de lui, de son Algérie, de ses terres, éructe sa prospérité, raconte par le menu sa femme et ses enfants, fanfaronne sa réussite, dévoile son antisémitisme, sa bêtise crasse, son racisme assumé, sa méchanceté ordinaire. Répugnant, et pourtant humain, Vandel devient pitoyable et émouvant lorsqu'il évoque la mort de sa femme et de ses enfants, emportés en quelques heures par le choléra.

Après quarante minutes de lecture théâtrale, flot ininterrompu et délicieusement expressif de paroles exaltées, l'extrait s'achève sur un silence chargé d'émotion.
Les spectateurs, dont l'auteur Mathieu Belezi fait partie, sont sous le charme du comédien qui a su choisir un extrait à la fois pertinent et intrigant, et incarner le personnage avec talent. 
Le dialogue qui suit, entre auteur et comédien, n'aura pas la stature attendue... mais qu'importe, la soirée était belle et la performance remarquable.

Les Vieux Fous (Flammarion, 432 p., 22 €) retrace l'histoire de l'Algérie coloniale, incarnée par le personnage de Vandel, propriétaire de vignes arrogant, boursouflé d'orgueil et pétri de prétention. Le tableau peint par Mathieu Belezi trouve écho dans l'histoire de Charles Berling,  co-directeur du tout nouveau Théâtre Liberté à Toulon et dont le livre autobioraphique Aujourd'hui, maman est morte (Flammarion, 280 p., 17 €) évoque l'histoire de sa mère, née au Maroc pendant le protectorat français.

Lecture par Charles Berling d'un extrait du livre Les Vieux Fous de Mathieu Belezi
Cartonnerie Friche La Belle de Mai
Une production de La Marelle, villa des projets d’auteurs,
en partenariat avec Système Friche Théâtre et les éditions Flammarion

Théâtre en perruques

Mardi 8 novembre
Sur les planches du théâtre du Gymnase, les comédiens de la compagnie Vol Plané donnent un coup de jeune à l'Avare de Molière et en font une comédie moderne décalée.

Pas de costumes mais des perruques, pas de décor mais un fauteuil, et puis, plus tard, un caddy.

Les répliques de l'acte I s'enchaînent, ardues et monotones. Les comédiens évoluent sans conviction, les perruques passent de tête en tête. Le texte est d'origine bien que parfois raccourci.

Rappel des faits : Elise est éprise de Valère, son frère Cléante est quant à lui très attaché à Marianne que leur père Harpagon, pingre et mesquin, compte épouser.
 

Fin du premier acte : Harpagon propose une pause musicale pour détendre l'atmosphère, les comédiens jettent leurs perruques, s'adressent aux techniciens, soufflent avant de se lancer dans le deuxième acte.
Puis tout va très vite, les répliques fusent, les anachronismes fleurissent, Valère demande aux spectateurs combien ils ont payé leur place, Cléante quémande un euro à une téléspectatrice pour s'acheter un café, un chanteur chevelu entonne un hymne à l'euro. Lorsque Valère se fait battre par Harpagon, c'est avec une frite en mousse jaune. Quand Harpagon donne un banquet, oranges, madeleines et bouteilles d'eau valsent dans le public et servent de munitions à une bataille improvisée sur scène.
De cocasseries en inventions burlesques, les cinq actes se déroulent sous nos yeux ahuris, jusqu'au deus ex machina final, matérialisé par un petit parachute venu du paradis. Les faux billets pleuvent. Le public rit. les ficelles sont grosses, la comédie populaire, les blagues grasses mais personne ne boude son plaisir. La farce n'a pas pris une ride. 

L'Avare de Molière par la compagnie Vol Plané
Théâtre du Gymnase

La crise de tête

Mercredi 5 octobre
Le 6 décembre 2008, Alexandros-Andreas Grigoropoulos, 15 ans, était abattu d’une balle en pleine poitrine à Exarcheia, quartier central d’Athènes. La compagnie  italienne Motus en a fait une expérience théâtrale :  Alexis, une tragédie grecque.

Le décor est minimaliste : un rétro-projecteur, un ordinateur, et sur le mur, les sous-titres en français des dialogues italiens. 
Le sujet est net : la révolte d'un peuple, mais aussi celle d'une génération, celle d'une époque.
La tension est palpable : névrose, tristesse, angoisse, stupeur, rage, impuissance. Tous les sentiments sont là, dessinant peu à peu le portrait d'une génération dans l'impasse.
La pièce est un enchaînement subtil et parfaitement maîtrisé de réflexions et commentaires de comédiens et de vidéos illustrant les faits et interrogeant la jeune génération grecque, rencontrée l'année dernière à Athènes. La mise en scène est orchestrée avec une minutie proche de la perfection.





Comment transformer l’indignation en action ? Tel a été le point de départ de cette pièce transgenre et des ateliers de travail qui l'ont précédés. Pour y répondre, la troupe Motus a choisi d'établir un parallèle avec la tragédie d'Antigone, faisant d'Alexis un nouveau Polynice. Autre temps, autre mœurs, mêmes drames humains ? Commencé avant le meurtre d'Alexis, le projet avait en fait pour objet initial de retrouver « la trace d’Antigone » (en grec « Syrma Antigònes », nom du projet). La mort du jeune homme est survenue lors du premier workshop organisé à Athènes. Les ateliers suivants ont donc naturellement conduit les acteurs y participant à s'immerger dans cette société en révolte et à se pencher sur cette tragédie grecque contemporaine.

Sur scène et dans les vidéos, l'anglais se mélange au grec et à l'italien, les dialogues aux extraits vidéos, la colère à la stupeur, dans un chaos pénible et fastidieux. Les multiples références nécessaires à la compréhension du projet (littéraires, mythologiques, historiques, géopolitiques) le rendent élitiste. La mise en abyme des acteurs nous montrant par le biais de la vidéo le cheminement de leur réflexion ajoutent à la confusion. La volonté de faire participer le public en l'incitant, en fin de parcours, à monter sur scène, est à la fois démagogique et vaine. 

Le résultat est épuisant malgré le (ou à cause du) jeu de scène énergique et fascinant de la comédienne principale, Silvia Calderoni, par ailleurs admirable. Épuisant et déprimant. Pas de solution, pas de réponse, pas d'espoir, juste un interminable mouvement saccadé de la tête et du torse de haut en bas et de bas en haut, à la fois hypnotique et incompréhensible...


Alexis, une tragédie grecque
Compagnie Motus
Théâtre du Gymnase

Mal aux cheveux

Vendredi 30 septembre
La treizième édition de Marsatac balance cette année ses sons à la Friche de la Belle de Mai. Quinze artistes au total... et 10 000 personnes au coude à coude.

Il y a du monde ce soir dans les ruelles de la Friche. A l'extérieur aussi. Tous les billets ont été vendus, les guichets sont fermés. Dehors, la foule énervée mugit. Dedans, on zigzague entre les sons. Les salles, surpeuplées, craquent. Le son aussi.

21H : Pigeon John est agréable à écouter, dans la moiteur du Cabaret Aléatoire. 

23H30 : Brève transition par Psykick Lyrikah (Quel nom !) et son "hip hop intelligent". Intelligent je ne sais pas, gueulard sûrement. 

00H15 : Pause pipi dans ce qui restera finalement la plus étonnante découverte du festival : un no man's land surréaliste de toilettes sèches surpeuplées mais  toujours propres malgré l'heure tardive.

1H00 : Concert de Chinese Man, visiblement très attendu. La salle est comble, le son mauvais, le public défait. La cartonnerie déborde de tous côtés. On ne voit rien, on entend mal, on se bouscule et on ne restera même pas jusqu'à la fin...

Moi et mon cheveu

Vendredi 8 juillet
Consciencieuse, je n'ai pas pu ne pas aller voir le cabaret capillaire d'Eva Doumbia au théâtre du Gymnase hier soir. Une soirée mitigée avec quelques frissons et de belles performances.

20H : chuchotements et blablas vont bon train. Sur scène, quatre filles se coiffent.
20H10 : Eva Doumbia fait son apparition. Discours énervé pseudo-improvisé divulguant des clichés. "Comme à Marseille, c'est toujours le bordel, une fois encore, c'est le bordel.  La mairie a oublié de nous programmer, nous n'avons donc pas de loges. Veuillez nous excuser, mais nos comédiens vont donc se préparer devant vos yeux." Bon. Bof. Un brin amateur comme entrée en matière. La salle, étonnée, ne sait trop que penser. On est gêné par le ton accusateur qui n'est en fait qu'une maladroite entrée en matière, stratagème oratoire bancal pour justifier la mise en scène.

Commence ensuite un joyeux gazouillis de dialogues impromptus entre femmes à la peau noire coiffant leurs cheveux crépus, frisés, tressés, perruqués. Ambiance salon de coiffure à Bamako. Elles parlent des hommes, de séduction, de couleur de peau, de fesses rebondies, de discrimination. Le mal est pris par la racine. Le dialogue, tiré des textes de Marie-Louise Bibish Mumbu, est ponctué de vidéos (extraits du documentaire Good Hair de Jeff Stilson), de chants et d'épatantes performances chorégraphiques. Les comédiennes, chanteuses et danseuses venues du Mali, du Cap-Vert, du Brésil, d’Haïti et de Côte d’Ivoire,  sont à la fois sensuelles et captivantes.

Finalement réjouissant malgré des transitions peu soignées, ce cabaret chaotique et loufoque déroule son fil rouge - la question de la différence de peau (et de cheveux) - avec une poésie et un humour touchants.

Moi et mon cheveu
Théâtre du Gymnase, Compagnie La Part du Pauvre